Entreprise A DereSponsabiliser ?

Publié le par Moselle d'avenir

 

Prenez un sujet dans lequel la situation de la France se détériore actuellement. Vous avez effectivement l’embarras du choix. Vous aurez droit à une réponse du gouvernement, avec quelques variantes : c’est la faute de Jospin [et de son gouvernement] !


Le cas le plus emblématique est celui d’EADS. Un Ministre qui se déclare objectivement incompétent, un Président et un Premier ministre aux abonnés absents, un numéro 2 du gouvernement de l’époque « frère » (politique et pas biologique) d’Arnaud Lagardère et il ne faudrait pas s’interroger.
Tout cela est du au « pacte d’actionnaires », évidemment signé par Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn.

Rappelons que dans un pré-rapport, l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) a établi des délits d’initiés caractérisés de la part des principaux dirigeants d’EADS qui auraient détenu des informations confidentielles sur les retards de livraison de l’A380 et auraient lever leurs options sur le stock d’actions qu’ils détenaient, juste avant que le cours de l’action s’effondre brutalement. S'il convient de laisser la justice faire son office, revenons sur plusieurs éléments du "dossier".


Pourquoi ce pacte d’actionnaires était indispensable et qu’il ne justifie en rien les délits d’initiés incriminés

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Ce pacte d’actionnaires précisément, revenons-y. En 2000, l’aéronautique mondiale est en pleine restructuration. Malgré de véritables efforts industriels, le développement de nouvelles gammes d’aéronefs (A320 puis A340), Airbus ne parvenait pas à dépasser son éternel concurrent Boeing. En outre, l’aéronautique européenne était complètement disloquée, à la fois entre ses branches civil et militaire, mais aussi entre projets concurrents. Si la mise en place d’EADS n’a pas tout réglé, elle a tout de même permis à Eurocopter de devenir le premier vendeur d’hélicoptères au monde et aussi et surtout à Airbus de dépasser Boeing en termes de livraisons d'avions pour la première fois de son histoire en 2004.

Faire ensuite croire que le pacte d’actionnaires tel que mis en place notamment par le gouvernement Jospin est responsable des échecs d’Airbus est alors d’un grotesque achevé. Ceci étant, ce pacte a bien entendu des limites. Pourquoi ?


Le gouvernement allemand ne souhaitait pas que l’Etat soit directement représenté au sein du Conseil d’administration d’EADS. Se garantissant toutefois un droit de veto dans les sujets sensibles (notamment au niveau militaire), l’Etat français de l’époque (autrement dit aussi bien M. Jospin que M. Chirac) a donc consenti à cet arrangement afin de consolider l’aéronautique européenne. Un refus de leur part aurait signifié que les Allemands allaient s’allier avec les Britanniques (BAE) pour constituer un projet concurrent. Ce pacte d’actionnaires répondait donc à un impératif de réalisme politico-industriel évident.   

 

Le fonctionnement actuel de EADS

L'Etat français, par l'intermédiaire d'une holding, la SOGEPA, et le groupe Lagardère sont liés par un premier pacte au sein de la SOGEADE qui regroupe les participations françaises. Chacun (l’Etat-SOGEPA et Lagardère) détiennent 7,5%. La SOGEADE est elle-même liée par un autre pacte d'actionnaires (le « Participation Agreement ») à DaimlerChrysler et à la SEPI (société holding de l'Etat espagnol).


Darkstream ?

 

DDV-NS.JPGSa première stratégie de défense (accuser Jospin) ayant fait pschitt comme disait l’autre, les plus hautes autorités de l’Etat ont hésité. Ils ont commencé par attaquer l’ancien directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations, Francis Mayer, qui a l’avantage… d’être décédé. M. Lagardère vient aujourd’hui de trouver le bouc émissaire par excellence : M. de Villepin. Il ne s’agit pas de défendre l’ancien Premier ministre mais simplement de rappeler plusieurs faits.

1. Le climat au sein de la direction d’EADS a été fondamentalement plombé non pas par le pacte d’actionnaires ou même par le management bicéphale franco-allemand mais bien par une rivalité purement franco-française. Pendant près de 2 ans (2003-2005), Noël Forgeard et Philippe Camus se sont livrés à une guerre sans merci pour prendre le contrôle d’EADS. Et c’est l’intervention directe du Président de la République de l’époque qui a réglé les choses. Etrange comme l’Etat peut avoir un pouvoir quand il le souhaite…


2.
EADS a été mêlé, bien malgré elle, au principal scandale politico-financier de ces dernières années, à savoir l’affaire Clearstream. Celle-ci, qui s’est transformée en affaire purement politique de guerre de succession au sein de la droite française, implique notamment Jean-Louis Gergorin, qui était, il y a un an et demi encore, vice-président du groupe EADS…


3. Aujourd’hui, Arnaud Lagardère déclare que Matignon, c’est-à-dire Dominique de Villepin, l’un des principaux protagonistes de l’affaire Clearstream, aurait eu en sa possession en février 2006 un mémo l’informant de la volonté de Lagardère de « vendre des titres EADS à la banque IXIS CIB en 2006 et de la possibilité qu'une partie soit rachetée par la Caisse des dépôts et consignations ». Alors que M. de Villepin reconnaît avoir vu cette note mais la distingue de l’opération de cession des titres à proprement parler, cela contredit les propos de M. Breton, Ministre de l’Economie et des Finances de l’époque qui précise avoir appris tout cela par la presse (ce qui avait paru au mieux... ridicule...).

 

On perçoit bien que du terrain économique, cette affaire a rapidement glissé vers les terrains boueux des guéguerres politiciennes les plus viles. On ne comprend plus grand chose dans cet embrouillamini. M. Lagardère déclare préférer être considéré comme « incompétent que comme malhonnête ». Au-delà du caractère grave de cet aveu, on paraît nager en plein délire. M. Lagardère nous explique qu’il serait tout à fait normal selon lui de privatiser les profits et de socialiser les pertes. C’est exactement ce qui s’est passé dans cette affaire. Quand M. Lagardère décide de quitter le capital d’EADS, c’est l'Etat, via la CDC, qui rachète les titres, pour un montant de 1,8 milliards d’euros. Un tiers, soit 600 millions d’euros, a été perdu en raison du délit d’initiés.

 

Un halo semble protéger M. Lagardère. Pour quelle raison ? Alors qu’il s’est déjà considéré « incompétent » et que la justice devra attribuer dans quelle mesure il a été malhonnête, il est incroyable de rappeler que M. Lagardère doit devenir dans les prochaines semaines président de la SOGEADE !

 

Il s’agit juste de finir sur ce constat établi par un député… UMP…, François Goulard : « Qui, en 2006, profite de l'opération de vente d'actions EADS? Arnaud Lagardère. Qui, en 2006, a de gros intérêts dans les médias? Toujours Arnaud Lagardère. Qui, en 2006, est le probable candidat de l'UMP à la présidentielle? Qui est un proche d'Arnaud Lagardère? ». Aucun commentaire supplémentaire ne semble nécessaire.


Au-delà des nuages

 

Au-delà de l’instruction qu’il conviendra de mener, cette affaire suscite toutefois deux questions politiquesA380-copie-1.JPG

1. Quand le rôle de l’Etat est essentiel

- La question de la capacité d’un acteur privé à être un actionnaire fidèle et sûr au sein d’une entreprise où l’horizon temporel est si lointain et les risques d’incidents de parcours dans l’organisation de la production si forts est posée. Le compétiteur Boeing qui vient de connaître des retards dans les lignes de montage du nouveau 787, ne survit à cette contradiction qu’en raison des subventions indirectes massives reçues chaque année par le gouvernement américain (estimées à 800 millions $ par an, uniquement dans la branche civile).

- En outre, lorsqu’on incrimine le pacte d’actionnaires, on met en avant non pas que l’Etat soit présent, mais précisément qu’il soit absent – directement – au conseil d’administration d’EADS. Le rôle de l’Etat au sein de ces secteurs stratégiques et par définition oligopolistiques en raison des coûts d’entrée sur le marché est donc essentiel. S’il est nécessaire que l’Etat revienne au sein du conseil d’administration, il serait indispensable qu’à l’initiative de la France, l’Union Européenne lance une offensive de clarification des règles d'intervention en la matière auprès de l’ORD (Organe de Règlement des Différends) de l’OMC.

 

2. Quand la collusion et l’endogamie exacerbées régnant au sein du capitalisme français sont générateurs de ce genre de confusions

- Comme le montre parfaitement Thomas Philippon dans Le capitalisme des héritiers, la France se caractérise par cette reproduction sociale particulièrement préoccupante au sein des élites dirigeants dans les entreprises privées. Le problème du pantouflage de certains hauts fonctionnaires doit aussi être posé et solutionné. Il est tout aussi incroyable de constater à quel point les assemblées générales d’actionnaires sont tant dépourvues de pouvoirs en France ;

- On se situe en outre dans un cas de figure encore plus grave où le Président actuel de la République est très proche de la plupart des grands patrons français. Il est donc invraisemblable que politiquement, Nicolas Sarkozy et son gouvernement continuent à évoquer une « dépénalisation du droit des affaires » alors que nous sommes face à un scandale financier majeur. Cela est d’autant plus incroyable que le droit français est pour l’instant particulièrement clément à cet égard, si l’on compare par exemple les dispositions prévues par la loi SOX (Sarbanes Oxley) aux Etats-Unis, votées après le scandale de l’affaire Enron…

 

Il y avait au moins un pilote dans ce… scandale

 

En raison de ses imbrications politico-industrielles, ce dossier est totalement nébuleux. Il serait incompréhensible qu’une commission d’enquête parlementaire, allant bien au-delà des auditions déjà effectuées par les deux Commissions des Finances du Parlement, ne soit pas lancée comme l'a réclamé François Hollande. Les mises en accusation contradictoires et politiciennes ne pourront finir par déresponsabiliser tout le monde.

Une entreprise comme EADS, fleuron français et européen a non seulement besoin de sérénité dans la concurrence internationale féroce face à Boeing mais aussi et surtout, ses salariés, concernés par un plan de réduction des effectifs (Power 8) inique méritent du respect et de la considération.  

Jonathan Gindt

Publié dans Points de vue citoyens

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Nico2312 15/10/2007 12:10

pas grand chose à ajouter à ta démonstration...
si ce n'est que tout cela est très triste et inquiétant :-(((