Guillaume
Leblond a déjà eu l'occasion de vous faire vivre, dès le lendemain de notre retour en Moselle, l'essentiel de notre escapade picto-charentaise. Malgré les heures de train et de taxi, six membres
de notre comité ont donc rejoint le 25 août dernier cette très jolie ville de Melle. Si nous n'oublierons pas l'accueil formidable des personnes sur place, nous retiendrons surtout l'énergie des
2500 participants présents.
Après les interventions
percutantes de Michèle Delaunay, Najat Vallaud-Belkacem, Jean-Louis Bianco ou encore Aurélie Filippetti, l'important discours prononcé par Ségolène Royal, riche, dense, a permis de dessiner les
contours du socialisme du XXIème siècle que l'écrasante majorité des militants PS appelle de ses voeux.
Les media pour la plupart n'ont toutefois retenu que la partie, importante mais secondaire, sur le fonctionnement du Parti. Il nous semble plus intéressant, dans le temps de refondation
idéologique qui se précise, d'essayer de synthétiser et commenter le discours de Ségolène Royal sur le plan des idées.
Nous rejetons toutes les attaques basses voire vulgaires et ordurières qui attaquent la personne de Ségolène Royal (voir Claude Allègre, Mme Lienemann...). En revanche, nous
pensons qu'un débat franc et sans concessions est nécessaire avec l'ensemble de nos camarades et bien au-delà entre toutes les forces de gauche sur la refonte de la façon de penser du PS. A ce
titre, et au-delà de la Rochelle qui restera visiblement un rendez-vous manqué, nous pensons qu'un débat entre socialistes sur la philosophie et l'idéologie du Parti serait nécessaire. Nous
invitons en tout cas Ségolène Royal et/ou ses représentants à y participer. Cette mise au clair est indispensable.
Pour que le débat naisse, revenons-donc au fond des propos de Ségolène Royal tenus lors de son discours de Melle. Les extraits sont entre guillemets et en rouge. Cette première partie portera sur
le rapport des socialistes au marché.
Les socialistes et le marché : des réponses claires à des questions
majeures
« Est-on pour ou contre le marché ? Question singulière pour un parti qui ne professe plus
depuis bien longtemps l’étatisation des moyens de
production. »
Le programme de François Mitterrand en 1981 mettait en avant la nécessité de faire venir dans le giron public de très nombreuses entreprises dont le capital était privé, c’est-à-dire l’essentiel des banques mais aussi
un certain nombre de firmes du secteur industriel (Pechiney notamment). Et comme l’essentiel des 101 propositions du candidat Mitterrand, cette promesse avait été tenue. Le bilan des
nationalisations est difficile à établir, dans la mesure où la droite revenue au pouvoir en 1986 a bradé ensuite l’ensemble de ces entreprises. En tout état de cause, dans la redéfinition
du rôle de l’Etat, il semble aujourd’hui à la fois inutilement coûteux et inefficace que le capital des entreprises soit détenu intégralement par l’Etat. Des secteurs stratégiques
échappent toutefois à cette logique, comme une partie de l’industrie de la défense ou encore l’énergie. Par ailleurs, des nationalisations temporaires peuvent être utiles et rentables.
Toutefois, après 1981, plus aucun programme du PS aux élections présidentielles ou législatives n’a mis en avant la nécessaire propriété publique des entreprises. Sur le plan
empirique, la période courant de 1997 à 2002 (gouvernement Jospin) a même conduit à un nombre de privatisations supérieur à celles qui ont été réalisées (en cumul) par les gouvernements Balladur et Juppé. Si certaines des privatisations réalisées ont été trop hâtives, il convient toutefois d’observer
que cette question semble définitivement réglée par les faits. Comme dans de nombreux cas, le PS doit l’écrire et réfléchir à la place que doit prendre l’Etat dans l’économie.
Un exemple d’actualité permettrait d’éclairer ce point. Après moult tergiversations et alors qu’il était lui-même opposé dans
un premier temps à ce projet, le chef de l’Etat aurait finalement décidé de fusionner GDF avec Suez. Pourtant, dans ce cas, il nous semble que la propriété publique du capital est nécessaire
parce qu’il remplit deux critères essentiels :
- il s’agit d’une activité stratégique : les approvisionnements énergétiques sûrs et diversifiés sont
l’une des principales armes dans la guerre économique mondiale du XXIème siècle. Le développement des énergies nouvelles est aussi l’un des défis essentiels de toute politique industrielle digne
de ce nom. Pour mener une politique énergétique efficace, la possibilité pour l’Etat de contrôler les entreprises du secteur paraît donc indispensable. C’est d’ailleurs ce qui se passe de manière
plus au moins franche dans l’essentiel des pays de la planète (Gazprom, Sonatrach, PDVSA, Pétrobras mais aussi Exxon Mobil soutenue directement par le gouvernement
américain…) ;
- seule la détention publique du capital peut garantir à l’entreprise énergétique une stabilité garante de son
indépendance de décisions stratégiques. Gazprom notamment est menaçante et par le biais de montages financiers douteux, rentre et sort du capital de certaines entreprises sans prévenir.
Une société dont le capital serait trop ouvert et volatil, comme ne manquera pas de l’être le groupe GDF-Suez va mettre en péril la possibilité de l’entreprise d’avoir une prise de décisions tout
à fait autonome.
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« Le marché nous est aussi naturel que l’air que l’on respire ou que l’eau que l’on boit. Il s’agit là d’un jeu d’enfoncement de portes
ouvertes. Mais l’eau peut être polluée et l’air vicié et c’est là que le débat politique trouve sa pertinence.
Nous inscrivons bien évidement notre action dans le cadre des économies de marché et s’il
faut l’écrire, écrivons-le une fois pour toutes. Mais nous ne faisons pas confiance au marché pour assurer la justice sociale et la cohésion démocratique des sociétés, et s’il faut le dire
disons-le. ».
Ce passage est essentiel. Tous les partis socialistes européens se sont rénovés en
remettant à plat leur charte fondatrice. Cela peut paraître comme un gadget mais est au contraire essentiel, dans la mesure où cela fonde l’engagement des adhérents d’une
organisation. Or,
savez-vous ce que proclame la charte du PS adoptée en catimini en 1990, à la suite du calamiteux congrès de Rennes ? Voilà ce que nous avons écrit : « Parti de
rassemblement, il met le réformisme au service des espérances révolutionnaires ».
Encore une fois, quel programme (1986, 1988, 1993, 1995, 1997, 2002, 2007…) a-t-il ne serait-ce que fait référence à
l’ « espérance de la révolution » ? Même dans les programmes de la LCR ou de LO, la « révolution » n’est pas mise en avant. D’ailleurs, de quelle révolution
parlons-nous ? Ces oripeaux faussement marxistes doivent en tout cas être totalement retirés de notre futur texte fondateur. Comme le dit Ségolène Royal, écrivons-le !
Ensuite, si l’on poursuit à l’intérieur de cette fameuse charte fondatrice, on lit la chose
suivante :
« Le Parti socialiste est un parti de transformation sociale. (…) Le Parti
socialiste est donc favorable à une société d’économie mixte qui, sans méconnaître les règles du marché, fournisse à la puissance publique et aux acteurs sociaux les moyens de réaliser des
objectifs conformes à l’intérêt général ».
On peut se demander très sincèrement ce que signifie encore le terme de « société d’économie mixte » si ce n’est
cultiver l’ambiguïté sur la prétendue volonté du PS de mettre en œuvre une économie « socialiste ». Plutôt que de rester dans le vague, il nous
semble que la définition donnée par Lionel Jospin en son temps pourrait être reprise. A savoir, si le PS reconnaît et fait évoluer sa doctrine dans le cadre de l’économie de marché (qui est un
fait), il n’accepte pas la « société de marché », ce en quoi notre Parti reste animé de sa volonté de « transformation sociale ». Cela nous semble en tout cas plus
percutant et plus clair.
La deuxième chose, et nous partageons le sentiment de François Hollande sur ce sujet, le PS ne peut plus ignorer dans sa déclaration fondatrice l’existence de la mondialisation. Celle-ci, sans
être acceptée dans son volet ultra-libéral, doit être reconnue. La doctrine du socialisme réel évolue dans le cadre de la mondialisation. Mais tout en acceptant ce fait acquis, le socialisme
refondé doit appeler à de nouvelles régulations qui permettront au marché, par la redistribution qu'elles mettent en place, de créer les conditions de la justice sociale tout en étant plus
efficace économiquement (comme en témoigne les multiples crises actuelles du capitalisme financier abandonné à lui-même). Ségolène Royal ne dit pas autre chose, lorsqu’elle déclare :
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« Le
marché se dirige spontanément vers là où il y a du pouvoir d’achat. Il n’est pas, contrairement à une gentille comptine des théoriciens libéraux, lucides sur les nouvelles demandes sociales, les
souffrances, les carences. Il s’y engouffrera quand l’action politique et les évolutions de la société auront créé le mouvement et le mouvement, le besoin. Par exemple, l’industrie pharmaceutique
et l’industrie du tourisme ont connu hier un boom grâce aux lois sur les congés payés et la sécurité sociale. Cette même logique se vérifiera demain avec la sécurité environnementale. Le marché
doit avoir sa place, toute sa place, rien que sa place. Les socialistes allemands ont une devise, le marché chaque
fois que cela est possible, l’Etat chaque fois que cela est nécessaire. Nous, socialistes français, nous pouvons y ajouter la juste place des services publics ».
La volonté de transposer coûte que coûte tel ou tel modèle national du
socialisme au PS
français est aussi une lubie dont nous devons nous passer. Si chaque parti de gauche européen a des éléments intéressants à nous fournir dans notre réflexion « française »,
chaque doctrine est aussi le fruit de spécificités nationales. Certaines idées et mesures mises en avant par nos camarades d’Europe du Nord peuvent être reprises, certaines venant de
Grande-Bretagne ou de bien plus loin (Amérique latine par exemple) peuvent nous servir d’exemple, voire être transposées. Mais il ne faut jamais oublier de tenir compte de notre histoire, de nos
particularités. Les services publics en font incontestablement partie. Le socialisme français s’est construit par rapport à la défense de l’accès de tous aux services publics, à commencer
par l’école bien sûr, mais aussi la santé. Il convient aujourd’hui de redéfinir, dans le cadre communautaire, ce que nous entendons par « service public ». Qu’est-ce qui reste
dans le champ du service public ? Seul l’Etat peut-il organiser en son nom propre les services publics ou peut-il déléguer au privé l’exécution de telle ou telle tâche utile à la
communauté ? En somme, plus qu’une défense de l’Etat, les socialistes français ne devraient-ils pas s’atteler à défendre les services publics, en commençant à promouvoir une directive-cadre
européenne, déjà dans les cartons du PSE ?
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« Je suis convaincue qu'un Etat et des collectivités locales en symbiose avec la société sont la canne d'aveugle du marché. Ce qui veut dire des pouvoirs publics performants et
une société agissante, participative, et par-dessus le marché une économie dynamique. »
De la même façon, la réflexion des socialistes doit aussi continuer sur la décentralisation. Ségolène Royal l’a largement
amorcé au cours de la campagne présidentielle. L’acte II de la décentralisation mis en place par Jean-Pierre Raffarin en 2003 a conduit à rendre illisible les compétences réciproques des
collectivités territoriales entre elles et par rapport à l’Etat. Porteurs de la décentralisation en 1982, celle-ci doit redevenir l’un des éléments centraux de la réforme de l’administration au
sens large. Ce sont les régions qui doivent par exemple être enfin clairement identifiées comme les animatrices du développement économique. Si elles détiennent déjà officiellement cette
compétence (elles sont « chefs de file »), les départements et les émanations déconcentrées de l’Etat continuent en réalité à agir de leurs côtés, sans concertation. Ce n’est plus
possible de continuer cette superposition des compétences qui conduit à l’inertie. Ce sont des régions bien armées, avec des moyens importants qui pourront aider au mieux l’économie de leurs
territoires, en s’appuyant notamment sur leurs pôles de compétitivité. C’est cela aussi la complémentarité nécessaire et renouvelée entre marché et puissance publique.
« Ecrivons-le ». Nous n’aurons de cesse de le redire. La charte fondatrice d’un Parti est fondamentale. Elle fixe la
ligne idéologique, clarifie les enjeux. Ségolène Royal dans ce discours a posé les bases de sa vision, que beaucoup partagent au sein du PS. Il est de bon ton en ce moment de gloser sur la
prétendue « dérive idéologique » des socialistes. Lors des primaires internes du 16 novembre dernier, plus de 80% des adhérents socialistes ont voté pour Ségolène Royal et Dominique
Strauss-Kahn. Au-delà de leurs divergences sur certains points, ces deux candidats à la candidature avaient ouvertement fait le choix d’un socialisme du réel ou d’une ligne
« sociale-démocrate » qui faisaient les mêmes choix économiques. De son côté, Laurent Fabius faisait des choix différents et largement rejetés par les adhérents.
Nous avons donc la possibilité, aujourd’hui, en tant que socialistes, d’en finir avec certaines vieilles lunes, de renouveler profondément notre discours et nos propositions sans céder
pour autant à un libéralisme échevelé. Etre nous-mêmes en somme, que nous soyons dans l’opposition ou aux responsabilités.
Jonathan Gindt